Estran Karn

Attendre que la mer ramène nos désirs,

au sec, sur le sable blanc

retrouver l’ordre du sillon ou de l’isthme

dans le désordre de la terre et de la mer, entre deux rives,

tous ces débris de formes, d’algues épaves, de bijin ruz, de melkern, de bois flottés, de songes, de desseins de destins qui s’installent sur le gourlan, la laisse de mer

l’ordre d’une phrase dans le désordre apparent des mots, des arabesques que la vague ramène de ses grandes bousculades…

 

Gourlan, la laisse de mer en breton, où sont disposés des fragments de voyage,

des bouts de bois et des bouts de vie allongés sur le sable,

où se répètent des histoires,

où les matières se collent aux grains de sable,

se détachent de la réalité de leurs anciennes fonctions,

se figent dans un temps qui s’écoule et s’envase entre deux marées…

….

Passer-passé,

passer d’un monde inerte, solide à un monde fluide, soluble dans les accumulations de rouille, de sable et de vase salée,

arpenter les grèves

pour contrarier un peu le temps,

les parcours imposés,

l’histoire des hommes de Portsall,

tricher avec l’inéluctable, avec la légende du roi Mac’h,

composer avec d’autres échouages,

 

emprunter des formes, des choses réalisées par d’autres, pour d’autres choses,

comme ramasser ces épaves de voyage…

 

Peindre, sculpter,

prendre des images ou leur reflet,

emprunter à la lumière ses ombres sur le sable, comme des empreintes,

écrire, signifier, donner du sens, produire des signes,

faire signe, dérouler le temps,

marquer des rythmes, énoncer des formes, et le pourquoi de telle forme,

montrer ses marques d’usure et son renouvellement…

Avec le soleil qui crée le désir d’espace…

Une île se dédouble de ses marées

Une île se mesure par ses vents, s’additionne avec chaque brin d’herbe

L’île, comme une mesure de distance

 

Collusion du ciel et de la terre fripée,

le vent soulève les herbes, érode les strates, épouse le ressac du temps

La côte est belle du trop plein des saisons passées, des échafaudages de brume et de mouettes

Les coqs de bruyère grattent la grâce infinie des limons de terre

L’eau gronde dans les racines, salive des réglisses d’écume sous les ardoisières de corail

L’île célèbre des remembrements de marées fertiles et dédouble les veines du temps, du temps retrouvé, les jours d’algue, à la criée des mouettes…

Sur la lande des grèves

 

Le tumulus a un regard de pierre, trouée par le vent, ses doigts de schiste s’enfoncent dans la terre salée

 

des enfants s’échappent avec des sourires pareils aux oiseaux cachés dans leurs mains

Ils savent lire les paysages à l’envers, qui buissonnent entre le bunker, le grand rocher et le four à pain pour faire de la soude

 

Les pêcheurs et les randonneurs mettent leurs rêves dans les pognes du vent et s’en vont parfois avec les merveilleux nuages mettre un peu de désordre dans leur tête fauve, en attendant la prochaine marée

 

Les légendes s’accordent avec l’eau vive et le ressac des mots

 

Nous ne sommes faits et défaits que de mots et d’un peu de silence autour…L’îlot, comme une promesse, une illusion d’île, pour rendre les hommes plus fraternels.

 

Guy Prigent, janvier 2017

sur l’estran de l’Île Karn en Finistère près de Portsall

Photos©Guy Prigent 2017

Estran Karn

Une pensée sur “Estran Karn

  • 26 août 2017 à 11 h 09 min
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    Merci pour ce beau poème caressé par la lumière bretonne ; ill nous insuffle la joie d’exister….

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